Wannel TV

La protection des enfants talibés doit devenir une priorité nationale de sauvegarde

Dakar, Sénégal — 23/02/2026

Suite à l’annonce récente du Gouvernement concernant la modification de l’article 319 du Code pénal, je tiens à souligner que la protection des personnes vulnérables, en particulier des enfants, ne peut être dissociée du respect des droits fondamentaux ni d’une approche résolument préventive. Une réponse exclusivement pénale, surtout lorsqu’elle s’inscrit dans des logiques plus larges de criminalisation, risque de détourner l’attention des véritables enjeux de sauvegarde de l’enfance, notamment ceux qui concernent les talibés. La prévention, la supervision protectrice et les dispositifs psychosociaux doivent constituer le socle de toute politique efficace de protection de l’enfance.

Accès, opportunité et rôle de la tutelle protectrice

Les recherches en psychologie médico-légale et en prévention situationnelle montrent que les violences sexuelles envers les enfants ne relèvent pas seulement de facteurs individuels ; elles sont aussi facilitées par l’accès aux victimes, les opportunités d’abus et l’absence de tutelle protectrice efficace. Les études appliquant ces cadres aux abus sexuels sur mineurs indiquent que les faits surviennent plus fréquemment dans des contextes marqués par un déficit de supervision, de protection institutionnelle et de canaux sûrs de signalement (Wortley & Smallbone, 2006 ; Leclerc, Wortley & Smallbone, 2015).

Dans ce cadre, les enfants talibés présentent des vulnérabilités structurelles spécifiques — exposition à la rue, précarité économique, protection adulte intermittente — qui augmentent le risque situationnel. Cela ne signifie pas que la victimisation est inévitable, mais que, sans systèmes de sauvegarde robustes, les conditions propices aux abus demeurent largement présentes.

La prévention comme levier de réduction du risque

Dans la continuité de ces constats, la littérature médico-légale et criminologique montre que les stratégies visant à réduire les opportunités d’abus et à renforcer la supervision protectrice peuvent perturber significativement les dynamiques de violence sexuelle, même lorsque certains facteurs de risque persistent (Morgan et al., 2022 ; Quadara et al., 2015). Des structures d’hébergement sûres, des adultes formés à la protection de l’enfance et des mécanismes de signalement confidentiels constituent ainsi des barrières essentielles, diminuant la probabilité et la gravité des violences.

La prévention ne remplace pas la sanction pénale : elle en constitue le complément indispensable. La justice pénale intervient après le préjudice ; les systèmes de sauvegarde visent, eux, à empêcher que ce préjudice ne survienne.

Rompre les cycles de violence par une protection précoce

Les travaux longitudinaux de Widom et Maxfield (2001) ont montré que les enfants victimes de maltraitance présentent, en moyenne, un risque accru de difficultés psychosociales et de délinquance ultérieure, sans pour autant que ces trajectoires soient déterministes. Des recherches médico-légales et développementales plus récentes confirment que ce risque dépend fortement de la présence ou de l’absence d’interventions précoces, de soutien psychosocial et d’environnements protecteurs. Ainsi, lorsque les dispositifs de sauvegarde sont insuffisants, les vulnérabilités initiales peuvent s’inscrire dans des cycles intergénérationnels de traumatisme, se traduisant davantage par marginalisation ou criminalisation que par réparation et résilience.

Ma position

En tant que praticienne et chercheuse travaillant sur la santé mentale des jeunes et la sauvegarde de l’enfance au Sénégal, je considère que le renforcement du cadre pénal doit s’inscrire dans une stratégie globale et séquencée de protection de l’enfance. Accélérer la réponse législative sans avoir consolidé en amont les mécanismes de prévention, de supervision et de signalement revient à placer la sanction avant la protection, alors que l’enjeu central demeure d’empêcher que les violences ne surviennent.

La rapidité du processus législatif interroge ainsi l’ordre des priorités : la sanction intervient après le préjudice, tandis que les dispositifs de sauvegarde visent précisément à empêcher que ce préjudice ne survienne.

« Les infractions pédocriminelles ne surviennent pas dans le vide ; elles supposent un accès aux victimes, des opportunités et une absence de protection effective. Lorsque les enfants — en particulier les enfants talibés — ne bénéficient pas d’une sauvegarde constante, la société crée involontairement les conditions mêmes qui permettent l’exploitation. La prévention n’élimine pas totalement le risque, mais elle demeure notre levier le plus efficace pour réduire les violences et rompre les cycles de traumatisme avant qu’ils ne s’enracinent. »

Ainsi, l’enjeu central n’est pas uniquement d’alourdir l’arsenal pénal, mais de bâtir en amont un véritable système national de sauvegarde des enfants talibés, capable de réduire concrètement les risques d’exploitation et de violences.

Pour un agenda national de sauvegarde des enfants talibés

J’appelle à l’intégration d’un cadre national de sauvegarde des enfants talibés comprenant :

  • des structures de tutelle et de supervision constantes ;
  • des environnements d’hébergement sûrs et régulés ;
  • des services psychosociaux et de santé mentale sensibles aux traumatismes ;
  • des mécanismes de signalement confidentiels et adaptés aux enfants ;
  • des systèmes de suivi et d’évaluation fondés sur des données probantes.

Les données internationales indiquent de manière constante que ces mesures sont essentielles pour réduire la victimisation et renforcer durablement la sécurité sociétale (Finkelhor, 2009 ; Morgan et al., 2022).

Prioriser la sécurité, la dignité et le bien-être des enfants talibés constitue à la fois une obligation morale et une stratégie de prévention fondée sur des preuves scientifiques. Investir dans la prévention aujourd’hui, c’est réduire les violences de demain et éviter que l’absence de protection précoce ne se traduise plus tard par marginalisation ou criminalisation, alors qu’une intervention protectrice aurait pu en modifier la trajectoire.

Bineta Gueye Thiam, MBPsS, FHEA
Doctorante, Nottingham Trent University (NTU)
MSc en santé mentale médico-légale (troubles de la personnalité – Stage 1) | Licence en psychologie
Fondatrice & Présidente, WASSOR Womanity

Ne manquez pas nos vidéos !

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Add comment

Suivez-nous

L'actualité en temps réel sur nos différents platfromes.