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Le 8 novembre avait une fable. Le 9 mai cherche encore la sienne

Il y a des dates qui entrent dans l’histoire par effraction, et d’autres qui toquent poliment à la porte. Le 8 novembre de Sonko au stade Léopold Sédar Senghor appartenait à la première catégorie : la foule n’était pas venue applaudir un programme, elle était venue incarner une colère. L’homme derrière le micro n’était pas seulement Premier ministre — il était surtout, pour ses partisans, « une blessure debout », « un affront fait à l’injustice », un ëkk qui « refusait de plier ». Ce soir-là, le « peuple de Pastef » ne votait pas : il se choisissait. Et c’est précisément pourquoi il y eut un avant et un après.

Le 9 mai à Mbour, c’est une autre grammaire politique.

Bassirou Diomaye Faye, président de la République depuis deux ans, rejoint le stade Caroline Faye — du nom de cette femme de courage dont on aime à rappeler l’histoire quand on a soi-même besoin de légitimité empruntée. Le Sargal — la reconnaissance — est le mot d’ordre. On vient célébrer. On vient faire le bilan. On vient présenter, selon la terminologie officielle, des « solutions opérationnelles ». Formule honnête, mais avouons-le : aucun peuple en souffrance n’a jamais été saisi d’un frisson existentiel devant l’énoncé de « solutions opérationnelles ».

Car c’est là le paradoxe fondateur de ce meeting : il est organisé par un président, non par un « prophète ». Et dans la liturgie politique sénégalaise, le président mobilise ; le « prophète » soulève.

Max Weber l’avait posé avec une clarté presque cruelle : la domination charismatique repose non sur des titres ni sur des programmes, mais sur la grâce extraordinaire que la foule reconnaît à un homme — et qu’elle peut, tout aussi souverainement, lui retirer. Sonko a bâti son autorité sur ce type de légitimité : la reconnaissance affective, viscérale, quasi religieuse d’un peuple qui se voyait dans sa révolte. Diomaye, lui, est arrivé au pouvoir porté par ce charisme — bénéficiaire sans en être la source. Ce soir à Mbour, il tente quelque chose de politiquement périlleux : transférer sur sa propre personne une légitimité qui s’est construite ailleurs, avec d’autres mots, dans d’autres douleurs.

L’entreprise est noble. Elle est inédite dans notre histoire politique récente. Et elle est risquée.

Car ce que la presse observe avec une unanimité troublante, c’est que le divorce entre le Président et le Pastef semble désormais consommé. Diomaye a pris son destin en main. Destin — le mot est fort. Mais prendre son destin en main quand on est élu « avec les bulletins et les prières d’un autre », c’est d’abord prouver qu’on existe par soi-même. Mbour est ce premier examen de passage. Diomaye se pèse dans son fief : il ne s’agit pas encore de peser le pays, mais de se peser soi.

Ce qui se joue réellement dans ce meeting, c’est donc la question de la fable fondatrice. Toute grande mobilisation politique a besoin d’une fable — une histoire simple, une opposition binaire qui place les gens d’un côté ou de l’autre du monde. Le 9 novembre avait la sienne : le peuple contre le système, le taxawu contre la résignation. Ce soir à Mbour, quelle est la fable de Diomaye ? Est-il le président qui tient tête au Premier ministre « trop encombrant » ? Le bâtisseur sobre face à l’agitateur permanent ? Le Sénégal du travail contre le Sénégal du bruit ?

Si telle est la fable, elle a le mérite d’être lisible. Elle a l’inconvénient de positionner Diomaye en réaction à Sonko, plutôt qu’en proposition autonome. Or — et c’est ici que la leçon webérienne trouve son prolongement naturel chez Hannah Arendt — le pouvoir véritable ne naît pas de la résistance à un autre, mais de la capacité d’initiative, de ce qu’elle nommait le commencement absolu : l’acte qui ouvre un espace nouveau, imprévisible, irréductible à ce qui précède. Un homme d’État ne se définit pas par ce qu’il n’est pas. Il se définit par ce qu’il fonde.

Les centaines de militants qui ont passé la nuit dans les tribunes du stade Caroline Faye — saisis dès l’aube par les caméras, dans ce mélange de ferveur et d’insomnie militante qui ressemble à tous les départs — ces militants-là méritent une fable. Pas un bilan. Pas une feuille de route. Une fable. C’est-à-dire une image d’eux-mêmes plus grande que leur quotidien.

La vraie question du 9 mai n’est donc pas : combien de personnes au stade ? La question est : avec quelle phrase dans le cœur en sont-ils repartis ?

Car c’est toujours ainsi, depuis Athènes jusqu’à Mbour, que les foules tranchent le destin des hommes : non par le nombre de ceux qui se lèvent, mais par la force de ce pour quoi ils se lèvent. Le premier indicateur d’un after historique, c’est rarement la jauge du stade — c’est le mot qui reste, qui circule, qui s’inscrit dans la mémoire collective comme une boussole.

Si Diomaye prononce ce soir les mots qui restent — ceux qui traversent la nuit, qui se murmurent le lendemain dans les garages, qui s’inscrivent sur les murs des réseaux — alors oui, il y aura un avant et un après le 9 mai.

Sinon, ce meeting aura été ce que beaucoup de meetings sont : un beau bruit, un stade plein, et le lendemain matin, exactement le même Sénégal.

Mamadou Thiam

Expert en stratégies, performance et transition

mamadouthiam@hotmail.com

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