Il est des silences coupables, mais il est surtout des vacarmes inquiétants. Depuis quelques jours, les réseaux sociaux sénégalais bruissent d’une agitation consternante, dont l’origine tient moins d’un fait grave que d’une perte totale de repères culturels et éthiques. L’objet du tollé ? Un lynchage virtuel dirigé contre un homme d’une stature culturelle incontestée : Boucounta Ndiaye, penseur respecté, musicien artiste et surtout pilier de la culture sénégalaise.
Ce déferlement d’irrespect et d’injures trouve son point de départ dans une prise de position modérée et empreinte d’humanité de son fils, Papa Ngagne Ndiaye, qui a simplement exprimé de l’empathie envers certains détenus politiques. Ce geste de compassion, dans une démocratie saine, aurait dû susciter le débat d’idées. Mais c’était sans compter sur l’inculture grandissante d’une partie de la jeunesse sénégalaise, qui a choisi, au lieu de réfléchir, de salir. Les insultes pleuvent, les jugements s’enchaînent, le père est condamné pour les opinions supposées du fils ; pire, on exhume une chanson — Ndaga Ndiaye — pour la travestir en argument d’attaque, oubliant que cette œuvre poétique, écrite par le grand Saloum Dieng, s’inscrit dans une tradition musicale sénégalaise riche en ironie, métaphores et pudeur linguistique.
L’époque où la parole était une denrée précieuse, où parler exigeait un minimum de connaissance et de respect, semble désormais révolue. Les réseaux sociaux ont donné le mégaphone à ceux qui, souvent, n’ont ni la sagesse du silence ni la hauteur de pensée. Résultat : des figures tutélaires, bâtisseurs de notre patrimoine moral et culturel, sont traînées dans la boue par des jeunes dont l’ignorance rivalise avec l’arrogance.
Mais au-delà de cette anecdote honteuse, c’est un malaise bien plus profond qui affleure : celui d’une jeunesse en panne de repères, en manque d’éducation et de discipline. Il n’est que de voir les résultats catastrophiques du baccalauréat cette année pour mesurer l’étendue de la fracture. Une nation où l’on échoue massivement à l’examen du savoir, mais où l’on excelle dans l’invective, est une nation en danger.
Pourquoi la politique aujourd’hui ne s’élève-t-elle plus qu’au rang d’un affrontement de personnes, et non d’idées ? Pourquoi tolérons-nous que des enfants, à peine sortis de l’adolescence, soient instrumentalisés dans des luttes politiques au détriment de leur avenir intellectuel et moral ? À quelles fins conduit cette stratégie cynique, sinon à l’émergence d’une génération plus prompte à haïr qu’à construire, plus disposée à diviser qu’à comprendre ?
Il est temps que l’État, à commencer par le Président de la République, prenne la pleine mesure de cette dérive. Il ne s’agit pas de museler — car la liberté d’expression est sacrée — mais d’assainir l’espace public, d’élever le débat, et surtout de restaurer une culture de la discipline, du respect et de la transmission des savoirs.
Il y a urgence. Car une jeunesse qui oublie son histoire, insulte ses aînés, et confond provocation et courage, est une jeunesse condamnée à l’errance. Et une nation qui laisse faire, au nom d’une modernité mal comprise, est une nation qui scie la branche sur laquelle elle prétend s’asseoir.
Jules Faye
President du Mouvement Patriotique pour le développement Économique du Senegal






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