Depuis le lundi 2 novembre, je dispose, sur le papier, d’un système de paiement plus moderne que celui de la veille. Dans les faits, je ne peux plus faire ce que je faisais la veille.
Mon cas est banal, et c’est justement ce qui le rend instructif. Je détiens des comptes dans deux banques de la place, La Banque Agricole et UBA, ainsi qu’une carte prépayée Ecobank adossée à l’application Xpress. Depuis mon téléphone, je faisais circuler de l’argent entre ces comptes et mes portefeuilles Orange Money et Wave, dans un sens comme dans l’autre. Wave servait en outre de passerelle vers ma carte prépayée : en cas d’urgence, je prélevais sur n’importe lequel de mes comptes, faisais transiter les fonds par Wave et rechargeais la carte.
Ce relais m’est devenu indispensable depuis que je séjourne, depuis quelques semaines, à l’étranger. C’est par lui que j’assure la continuité de mes paiements aux fournisseurs au Sénégal et pour le compte de mes prestataires. Ce circuit n’avait rien d’élégant ni de gratuit, mais il fonctionnait. Depuis l’entrée en vigueur des nouvelles règles de la Banque centrale, il ne fonctionne plus, et rien ne l’a remplacé de façon praticable pour moi. Voilà ce que j’ai constaté moi-même. D’autres usagers rapportent des difficultés comparables : la presse de ce mardi fait état de la stupeur de clients qui, au réveil, ont trouvé fermée la route qu’ils empruntaient chaque jour.
Je dois à l’exactitude d’ajouter que je n’ai pas été pris de court. Gestion des risques oblige, j’avais inscrit cette éventualité dans mon propre registre, au niveau critique, et pris mes dispositions pour tenir les premiers jours. Tous les usagers n’ont ni ce réflexe ni ces marges. Et c’est bien ce qui m’interroge : un particulier a pu anticiper une rupture que le dispositif d’ensemble ne semble pas avoir organisée.
▍ LA RÉFORME MÉRITE D’ÊTRE DÉFENDUE
Je pose d’abord ce qui n’est pas en cause. La Plateforme interopérable du système de paiement instantané (PI-SPI), lancée par la BCEAO à Dakar le 30 septembre 2025, est une bonne réforme. Elle relie banques, émetteurs de monnaie électronique et institutions de microfinance sur une infrastructure commune, ouverte jour et nuit. Depuis le 2 novembre, en vertu de l’avis n°0019 du 2 octobre 2026, les transferts de monnaie électronique interopérables doivent obligatoirement y transiter. Les envois nationaux entre particuliers sont gratuits jusqu’à 8 000 francs CFA cumulés par jour ; la réception l’est sans plafond. Dans un pays où l’argent circule d’abord par le téléphone, l’avancée est réelle et je n’en retire rien
Ce qui est en cause, c’est la manière de passer de l’ancien monde au nouveau. Le management a un nom précis pour ce que vivent depuis lundi de nombreux usagers : une rupture de continuité de service.
▍ CE QUE DISENT LES DATES
Les faits sont publics. Les établissements devaient d’abord ouvrir le service à leur clientèle au plus tard le 30 juin 2026 ; la BCEAO a prolongé l’échéance au 30 septembre. Ce jour-là, elle a publié la liste des participants autorisés : 175 dans l’Union, dont 43 au Sénégal, premier contingent de la zone. Le 2 octobre, elle a annoncé l’obligation de transit à compter du 2 novembre. Dans l’intervalle, certaines banques ont averti leurs clients de la suspension de leurs anciens canaux vers Orange Money et Wave, en les orientant vers une rubrique PI-SPI de leur application. D’autres, à ma connaissance, n’ont rien dit.
Mes trois établissements résument l’écart, et je peux ici parler en client. Ecobank a été la première à m’informer, en annonçant la prise en charge du nouveau dispositif et en positionnant PI-SPI dans son interface. La démarche mérite d’être saluée ; le résultat, hélas, ne suit pas : à ce jour, il m’est impossible d’y configurer mon compte PI-SPI. D’UBA, je n’ai reçu aucun message, ni sur mon compte personnel ni sur mon compte professionnel, alors que la banque figure parmi les établissements autorisés au Sénégal depuis novembre 2025. La Banque Agricole, qui n’apparaît dans les listes publiques que j’ai pu consulter qu’à l’échéance du 30 septembre 2026, m’a adressé un message le 2 novembre, jour même de l’entrée en vigueur, me renvoyant vers un lien de téléchargement d’application. Ce lien visait Android ; mon téléphone fonctionne sous iOS.
J’ai donc pris mon téléphone. M. Sarr, chef de l’agence UBA des Parcelles Assainies, a eu la courtoisie de me rappeler. Selon lui, l’infrastructure de la banque est prête depuis plusieurs mois ; UBA attendait que ses partenaires de monnaie électronique le soient à leur tour, et plusieurs campagnes d’information ont été menées sur ses différentes plateformes. Je l’ai remercié, non sans lui faire observer que ces campagnes attendaient le client plus qu’elles n’allaient vers lui : titulaire de deux comptes, je n’en ai reçu aucun écho. Il a accepté de me guider pas à pas dans la configuration du service. La disponibilité d’un Sarr, un Thiam ne peut s’empêcher de la magnifier. Mais je mesure ma chance : combien de Sénégalais peuvent appeler leur chef d’agence et obtenir qu’il les accompagne au téléphone ?
Son explication, si elle se vérifie, éclaire un point invisible de l’extérieur : une banque peut être prête sans que le circuit le soit, dès lors que l’émetteur de monnaie électronique en face ne l’est pas. C’est exactement là que la coordination cesse d’être une formule.
Je m’en tiens à ce que je constate. Ces trois expériences ne disent pas si le service est techniquement disponible dans chacune de ces banques ; elles disent qu’il ne m’est pas accessible. Quant aux dates qui comptent pour l’usager, mise en production, ouverture à la clientèle, fonctionnalités réellement disponibles, ce sont précisément celles que personne ne publie.
Du côté des émetteurs de monnaie électronique, le tableau n’est guère plus homogène. Orange Money propose une fonction PI-SPI dans son application ; Wave, pourtant inscrit parmi les participants, ne l’affichait toujours pas le jour de l’entrée en vigueur, selon plusieurs témoignages relayés par la presse.
▍ QUI RÉPOND DE QUOI
« Je ne peux plus faire ce que je faisais hier » recouvre en réalité plusieurs situations. Le service peut ne pas être encore déployé. Il peut exister mais exiger une activation, en ligne ou en agence, que personne n’a signalée. Il peut figurer dans l’application sans y être clairement indiqué. Il peut fonctionner sans reprendre tous les circuits d’avant, par exemple vers un portefeuille dont l’émetteur n’a pas lui-même ouvert la fonction. Il peut enfin être ouvert et connaître des défaillances. Ces cas n’engagent pas les mêmes responsabilités, et l’usager bloqué devant son écran n’a aucun moyen de savoir dans lequel il se trouve.
Il faut aussi distinguer deux niveaux. La BCEAO a rendu obligatoire, à une date donnée, le transit par PI-SPI. L’intégration informatique, l’activation des comptes et l’information de la clientèle relèvent des banques et des émetteurs. Le régulateur ne pilote pas chacune de ces étapes, mais sa responsabilité demeure, sur trois plans. Normative : fixer les règles, ce qui a été fait. De supervision : vérifier qu’elles sont appliquées par chaque établissement. De coordination : s’assurer que les conditions de réussite sont réunies avant la bascule, puis surveiller la qualité de service. C’est sur ces deux derniers plans que la question se pose, non sur le principe de la réforme.
J’y lis, et c’est une interprétation, moins une négligence qu’un choix de contrainte : la date ferme comme levier pour obliger les retardataires à s’exécuter. Le levier est légitime ; un régulateur qui repousse indéfiniment ses échéances perd son autorité. Mais ce levier a un coût, et ce coût a été transféré à l’usager, qui n’avait aucune prise sur le calendrier de sa banque.
▍ CE QUE COÛTE UNE RUPTURE DE CONTINUITÉ
Nommer le problème permet de le traiter comme un risque, c’est-à-dire d’en mesurer les conséquences avant d’en désigner les responsables. On quitte ici le terrain du constat pour celui de l’anticipation : ce qui suit relève de l’hypothèse, que les semaines à venir confirmeront ou non.
Le premier risque pèse sur les paiements eux-mêmes. Pour beaucoup de ménages et de petites entreprises, quelques jours d’interruption suffisent à transformer une facture en pénalité ou un fournisseur payé en retard en rupture d’approvisionnement. Ceux qui vivent ou séjournent hors du pays y sont plus exposés que d’autres : ils n’ont pas le recours du guichet.
Le deuxième touche à la sécurité. Un client qui cherche dans l’urgence comment activer un service que personne ne lui a expliqué devient une cible facile. Un lien de téléchargement reçu par message, un prétendu conseiller qui propose son aide pour « configurer PI-SPI » : le flou de la transition crée un environnement favorable aux tentatives de fraude
Le troisième va à rebours de l’objectif même de la réforme. Privé de son circuit habituel, l’usager se replie sur ce qui fonctionne encore : les espèces, les intermédiaires informels, les transferts payants. Une réforme conçue pour l’inclusion financière pourrait ainsi, pendant quelques semaines, produire l’effet inverse.
Le dernier est un risque de confiance. Une infrastructure de paiement vit de l’adhésion de ses utilisateurs, et la première impression laisse des traces. Si l’opinion retient l’image d’un service qui a retiré avant de donner, il faudra ensuite beaucoup d’efforts pour défendre une réforme qui mérite mieux.
Les gestionnaires de risques connaissent la parade : un plan de continuité, qui identifie à l’avance les services critiques, prévoit des solutions de repli et fixe un seuil de préparation en deçà duquel on ne bascule pas. Pour un établissement, ce seuil tiendrait en peu de conditions : un service réellement opérationnel, éprouvé sur des opérations en conditions réelles, et une clientèle informée, avec une assistance joignable. La norme ISO 22301 en a fait une discipline à part entière. Je n’ai trouvé aucune trace publique d’un tel seuil exigé des établissements avant le 2 novembre.
▍ CE QUI PEUT ENCORE ÊTRE CORRIGÉ
Rien de cela n’est irréparable, à condition de changer d’instrument de mesure. La BCEAO pourrait publier, pour chaque établissement, la date d’ouverture effective du service au public, et non plus seulement l’autorisation obtenue. Un indicateur central suffirait à dire si la réforme est arrivée jusqu’à l’usager : le taux de réussite des opérations effectivement initiées par les clients, publié par participant. Pour les établissements qui ne sont pas prêts, le principe à poser est celui de la continuité fonctionnelle : garantir à l’usager une voie d’accès opérationnelle à son argent, dans le respect de l’obligation de transit par PI-SPI. Les modalités appartiennent au régulateur et aux établissements ; l’exigence, elle, découle du service dû. Chaque banque devrait enfin à ses clients une notice claire : où se trouve le service, comment l’activer, qui appeler en cas d’échec.
J’ajouterais, pour la période de stabilisation qui s’ouvre, un dispositif de suivi renforcé : un relevé quotidien des incidents, la publication régulière des taux de réussite, un canal par lequel usagers et établissements puissent faire remonter leurs difficultés, des délais de résolution connus de tous, et une information des usagers coordonnée entre la Banque centrale et les participants plutôt que laissée à l’initiative de chacun.
La question dépasse d’ailleurs PI-SPI. Une réforme se mesure-t-elle à la capacité des institutions à la mettre en œuvre, ou à celle des citoyens à en bénéficier ? Elle vaut tout autant pour la dématérialisation des services publics que pour la modernisation de l’État dans son ensemble.
Ku bëgg lem, bëgg yamb
Qui veut le miel accepte les abeilles.
La BCEAO promet le miel de l’instantané et de la gratuité, et ce miel vaut la peine. Il serait simplement juste que les piqûres de la transition ne soient pas réservées à ceux qui n’ont rien décidé.
Mamadou THIAM
Expert en Stratégies, Performance et Transition
Paris, le mardi 3 novembre 2026
mamadouthiam@hotmail.com






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